mercredi 29 janvier 2014

Mon colloque "Education aux médias". Journée 2, Médias : une fabrique de la violence et de la surveillance ?

Comme pour l'article précédent, dont vous trouverez ici la suite (je vous conseille donc de lire d'abord le début) je tiens à préciser que ce qui suit n'est en aucun cas un compte-rendu objectif. Ce sont mes impressions, ce qui me restera de ces deux jours. Toutefois, je tiens à la disposition de qui le désire ma prise de notes, par simple demande (commentaire ou Twitter, @yannsambuis).

Après un nouveau lot d’émotions fortes – merci la SNCF –, nous repartons donc pour une nouvelle journée de folie. J’arrive en retard de 20 min environ, et tout le monde est encore en train de prendre le café dans le hall, ce à quoi les succulentes mini-viennoiseries offertes par l’Académie de Grenoble ne sont sans doute pas étrangères.

Ouverture

C’est cette fois Guy Cherqui, IA-IPR, qui accompagne Yaël Briswalter, Délégué académique au numérique pour ouvrir la journée. Le DAN commence par se féliciter du succès de l’émission de webradio de la veille – je me sens un peu honteux de ne pas être resté, d’autant que j’ai été interviewé – et en profite pour rappeler le sens que ce type de projets donne au travail par compétences, grâce à une interdisciplinarité et un but concret qui permettent d’accrocher tous les élèves, quand l’enseignement traditionnel tend à ne fonctionner réellement qu’avec une élite.
Guy Cherqui met ensuite à profit son indéniable talent de tribun. C’est un véritable frisson qui parcourt les échines de l’assistance lorsqu’il exhorte les enseignants et éducateurs à rompre avec une école où règne la peur, peur de l’examen, du règlement, de la sanction, de l’enfermement physique et intellectuel, dans des établissements où le carnet de correspondance, au départ outil de communication avec les familles, devient l’indispensable, le sauf-conduit, le laissez-passer sans lequel rien n’est possible. Pour cela, selon lui, une solution : une école de la guidance, où le professeur enseigne on side et non plus in front, où l’on sortirait des exercices figés et du cadre rigide des disciplines. C’est là la piste proposée par Guy Cherqui pour sortir d’un cercle vicieux où la violence à l’école répond sans cesse à la violence de l’école. C’est son avis.

JVV

Si l’on n’est pas forcément d’accord sur le fond, il faut reconnaître que chez Guy Cherqui, l’art oratoire le dispute à celui de la transition. Cette dernière est en effet toute trouvée avec la conférence de Laurent Bègue, qui revient sur un sujet classique, le rapport entre violence et jeux vidéo violents (JVV), qu’il observe avec le regard du psychologue social.
Le directeur de la Maison des Sciences de l’Homme des Alpes se propose ainsi de répondre à une question simple : les JVV ont-ils une fonction cathartique ou exacerbent-ils la violence ? Au terme d’un exposé brillant, quoique parfois un peu technique, il semble ainsi qu’il y ait bien un lien entre pratique des JVV et violence IRL (in real life). En outre, c’est bien le jeu qui crée ou entretient la violence, sans effet de catharsis, même s’il peut parfois apparaître comme un exutoire. Surtout, la pratique intensive modifie durablement la perception de la violence réelle, avec des conséquences inconnues sur le long terme.

Algorithmique

Vient ensuite le moment de la conférence qui fut sans doute l’un des temps forts de cette seconde journée. Partant de ce qui peut sembler n’être qu’une anecdote – la censure par Facebook d’un nu féminin publié sur la page du musée du Jeu de Paume qui faisait –, Mathieu Loiseau, chercheur en environnements numériques, livre quelques clés pour comprendre les algorithmes qui permettent à Facebook de contrôler les milliards de photos publiées par ses utilisateurs. Dans un second temps, quelques principes de base ayant été posés, on voit se dessiner les contours du système d’analyse des données mises en ligne par les utilisateurs, M. Loiseau démontrant par des moyens très simples que les algorithmes du réseau social traitent jusqu’au contenu des messages personnels, ce qui lui permet de personnaliser à l’extrême les publicités vues par chaque membre – enfin, pas tous : moi, j’ai Adblock –, le tout sans la moindre entorse à la loi, cette utilisation intégrale des contenus postés sur la plateforme étant prévue par les CGU acceptées par les utilisateurs lors de leur inscription.
A la fin de cette courte mais brillante intervention, une conclusion s’impose : il semble indispensable, pour répondre à l’exhortation de Christian Jacob et devenir braconnier du web, d’acquérir au préalable un bagage de connaissances et de capacités techniques, de savoir computer comme on sait lire ou écrire, comme l’annonçait il y a longtemps déjà Eric Bruillard.

Back to the workshop

Cette fois, les ateliers sont répartis autour de la pause méridienne. Dans un premier temps, je découvre le temps d’une discussion sur les stéréotypes genrés dans les médias le collectif CORTECS, dont nous reparlerons, avec des analyses très intéressantes, sinon originales. Le temps de déjeuner – avec ma grand-mère, je sais que ma vie vous passionne – et c’est reparti. Cette fois, les excellents Yaël Briswalter et Delphine Barbirati nous présentent un projet très original de révision de bac de français utilisant la page Spotted des L du lycée Vaugelas pour publier des poèmes réalisés à partir des textes du corpus de l’examen, que les élèves retravaillent avec des techniques inspirées de l’Oulipo. On retiendra en particulier le savoureux « Une passante du Luxembourg », hybride de deux poèmes bien connus. Le tout s’accompagne d’une introduction en classe des smartphones (BYOD inside !) et d’une réflexion sur le droit d’auteur.

Autodéfense intellectuelle

Après ces deux ateliers très stimulants, retour au CRDP pour une dernière conférence, judicieusement nommée « conférence de clôture » sur le programme. C’est Denis Caroti, animateur de mon atelier du matin, professeur de SPC et membre du CORTECS (Collectif de recherchestransdisciplinaire esprit critique et sciences), qui est chargé de refermer en beauté ces deux journées de colloque. Elève d’Henri Broch et membre du Cerclede zététique, il tente de nous transmettre quelques notions d’autodéfense intellectuelle – l’expression est de Noam Chomsky. L’idée est de se prémunir contre les nombreux biais de la vulgarisation scientifique, en particulier dans les médias de masse. On voit ainsi Laurent Delahousse faire des idées fumeuses des frères Bogdanov « une théorie audacieuse contestée par une partie de la communauté scientifique » – et seulement une partie – à une heure de grande écoute, tandis que Science&Vie empile les titres « choc » pour un contenu pas toujours à la hauteur, induisant en erreur le commun des mortels qui ne fait qu’apercevoir la couverture, et que « Les secrets du magnétisme » cache en fait une énième médecine parallèle.
Face à cela, une seule arme : l’esprit critique, qu’il faut cependant former. Denis Caroti donne ainsi un aperçu de la manière dont on peut transmettre à des lycéens les rudiments de la méthode scientifique – approuvée par Popper et Cie – ce qui est bien sûr impossible sans des rudiments de culture scientifique.

C’est sur cette intervention brillante et drôle que se referme un colloque riche d’enseignements pour le jeune professeur que je suis. Quelques contacts noués sur Twitter devraient me permettre de poursuivre l’exploration de cette approche très intéressante du métier d’enseignant. 

Et bien sûr, je vous rappelle que je tiens à la disposition de qui le désire ma prise de notes, par simple demande (commentaire ou Twitter, @yannsambuis). N'hésitez pas à me contacter ;)

mardi 28 janvier 2014

Mon colloque "Education aux médias". Journée 1 : Ecriture et travail collaboratif


Depuis septembre, je ne suis plus seulement jeune chercheur, et presque plus étudiant, même si je suis inscrit en doctorat. J'enseigne l'histoire-géographie en lycée général dans l'académie de Grenoble. Cela m'amène à découvrir les nombreuses passerelles qui existent entre mon intérêt ancien pour l'histoire numérique, en particulier la vulgarisation, et l'évolution récente de l'enseignement. J'ai ainsi eu l'opportunité de me rendre à Grenoble pour un colloque très intéressant. Ceci n'est en aucun cas un compte-rendu objectif. Ce sont mes impressions, ce qui me restera de ces deux jours. Toutefois, je tiens à la disposition de qui le désire ma prise de notes, par simple demande (commentaire ou Twitter, @yannsambuis).

Je suis un homme de convictions. Des fois, j’aimerais l’être un peu moins, mais c’est comme ça. Ce mercredi 22 janvier, alors que je sors d’une semaine moralement éprouvante et que je pourrais me contenter d’aller dispenser mon heure de cours de seconde à Pont-de-Beauvoisin, je me lève donc à 5h30 – ça ne me change pas beaucoup, me direz-vous – pour partir à Grenoble, assister au colloque organisé au CRDP sur le thème de l’éducation aux médias, et plus particulièrement au numérique. Après quelques péripéties ferroviaires, j’arrive donc au dit centre de documentation aux alentours de 8h30. Le hall est déjà bondé. Entre café, jus de fruit et viennoiseries, on tente de nous vendre divers ouvrages se rapportant au thème du colloque. Pendant ce temps, un écran permet de suivre l’actualité – encore faible – du hashtag #educmedia2014 sur Twitter. La grande classe. Un petit tour par les listes d’émargement et les inscriptions aux ateliers de l’après-midi, et c’est parti.
L’auditorium est superbe. Dommage qu’il n’y ait en tout et pour tout que 4 prises électriques pour environ 150 participants. Pour un colloque s’intéressant en grande partie au numérique, c’est ballot… Mais qu’importe, je réussirai à squatter une prise pour les deux jours.

Ouverture

Ces détails techniques réglés, on entre dans le vif du sujet avec l’ouverture de la première journée par Yaël Briswalter, Délégué académique au numérique, et J.-L Durpaire, IGEN. Tous deux rappellent la prégnance actuelle des enjeux liés aux médias dans l’enseignement, l’éducation aux médias et au numérique étant appelée à intégrer le socle commun de compétences du collège. M. Durpaire insiste notamment sur la nécessité pour la France de ne pas rester à la traine du monde anglo-saxon, très en pointe dans ce domaine, à l’image du BETT Show de Londres. Les orientations grandes de l’édition 2014 ; mobilité, équipement personnel des élèves (BYOD, bring your own device), réseaux sociaux et informatique comme discipline scolaire, seront d’ailleurs à l’honneur tout au long du colloque. L’allocution se termine sur une présentation de ce que devrait être la future éducation aux médias et à l’informatique, avec 3 dimensions essentielles : accès à l’information, production et diffusion de contenus, et last but not least, accès à une compréhension du monde de l’information et des médias.

Lieux de savoir

Commence alors l’un des temps forts de ce colloque, le propos introductif de Christian Jacob, directeur d’études à l’EHESS, à la tête du projet « Lieux de savoir ». Je ne m’étendrai pas sur son propos, qu’il a lui-même mis en ligne sur le carnet Hypothèses (p. 1, p. 2, p. 3, p. 4) de son équipe de recherche et que je vous conseille de lire dans le texte pour en conserver la saveur intacte. J’en retiendrai seulement l’idée d’une mutation de la géographie des savoirs à l’ère du numérique, de nouveaux lieux de savoir émergeant (MOOC, groupes de travail, blogs…) qui doit  nous plus que jamais nous inciter à reconfigurer notre carte personnelle, à être à la fois géographes et géomètres, mêlant cartographie générale et connaissance fine du terrain, voyageurs, nomades et braconniers – selon l’expression de Michel de Certeau –, souci permanent qu’il importe de transmettre à de jeunes générations qui baignent dans le numérique au point, souvent, de s’y noyer.

Wiki

Après une pause repas – un fort gras et indigeste tacos pour moi, on ne se refait pas – on reprend en compagnie de deux « geeks du savoir ». Quand on parle de diffusion des savoirs su internet, Wikipédia est sans doute le médium qui vient le plus immédiatement à l’esprit. Même si son image s’est assez largement améliorée depuis quelques années, le monde de l’enseignement reste encore très prudent, très suspicieux à l’égard de cet outil, qui est pourtant devenu la première plateforme de diffusion de connaissances en ligne. Ce ne sont sans doute pas les mots de Thomas Darbois, de Wikimédia France, et Mathias Damour, fondateur de l’encyclopédie Vikidia, destinée aux 8-13 ans, qui amèneront les plus réticents à changer d’avis. Si leur exposé montre bien, entre des éclaircissements parfois bien obscurs pour le néophyte sur le fonctionnement des wikis, l’intérêt de telles plateformes dans le cadre de travaux d’écriture collaborative, offrant des pistes très intéressantes dans le cadre de la pédagogie dite « du projet », les deux hommes sont bien loin de rassurer totalement sur la fiabilité des contenus. En son temps, Roy Rosenzweig avait montré, dans un excellent article, qu’en ce qui concerne l’information factuelle en histoire, les contenus de l’encyclopédie collaborative étaient aussi fiables sinon plus que ceux de l’American National Biography Online, Darbois et Damour ont dressé un portrait des wikis qui, s’il se voulait flatteur, insistait bien plus sur la stratégie de « recherche de popularité » de certains auteurs que sur la fiabilité des articles. En outre, l’insistance des intervenants sur l’absolue nécessité de citer ses sources, qui sert de caution « scientifique » à la plateforme, et qui ne s’accompagne d’aucune vérification de la fiabilité de ces sources – sans parler de légitimité, concept rejeté par l’encyclopédie en ligne –, et la volonté de « représenter tous les points de vue » sur un sujet, qui peut conduire à des absurdités scientifiques telles que la mention de théories créationnistes (plus fréquentes sur le portail anglophone), pourraient sembler jeter le discrédit sur le projet qu’ils sont venus défendre. C’est bien dommage, car ce qu’on a omis de nous dire, c’est que, comme l’avait montré Rosenzweig, ces quelques réserves a priori ne valent plus lorsque l’utilisateur sait à quoi il a affaire, et que, dès lors, il est tout à fait possible de travailler avec Wikipédia.

Ateliers

A peine le temps d’un café, et la joyeuse troupe que forme le public du colloque quitte le CRDP pour le lycée Mounier. Au programme, ce qui fait la fierté de toutes les formations estampillées EN – enfin, c’est l’aperçu que ma maigre expérience m’en a donné –, les ateliers. Place, donc, à des discussions plus ou moins productives en groupes restreints (une dizaine de personnes), autour de projets présentés par des collègues et faisant la part belle aux médias numériques. Comme j’ai choisi des ateliers tournant autour des arts plastiques et des lettres, je ne m’étendrai pas dessus outre mesure. Sachez seulement que oui, on peut enseigner en utilisant les réseaux sociaux. J’ai été tout particulièrement séduit, je l’avoue, par la performance holographique réalisée par les élèves de L de N. Anquez à Annecy, et par l’expérience de poésie sur Twitter menée par D. Regnard, qui compare la contrainte des 140 signes à celle des 12 syllabes de l’alexandrin.


Soumis à des impératifs ferroviaires, je dois malheureusement quitter les lieux sans repasser par le CRDP où je me suis laissé dire que le mot de clôture de Guy Cherqui et l’émission de webradio présentée par des lycéens grenoblois et écoutable en ligne >>>ici<<< furent des moments fameux.

Edit : Vous pouvez maintenant lire >>>la suite<<<!!!

lundi 30 septembre 2013

NHumérisme, ou l'émergence des humanités numériques lyonnaises

Lors de la création de ce blog, et surtout de Digital Lugdunum, il y a 3 ans, je déplorais régulièrement l'absence à Lyon d'un véritable intérêt pour l'histoire numérique et les humanités 2.0 en général. Comme je l'ai écrit dans mon précédent billet, ce n'est heureusement plus le cas aujourd'hui, et c'est une des raisons qui m'ont conduit à mettre en sommeil (sans doute définitivement), le blog de DL

L'année dernière, dans la lignée du séminaire "Histoire à l'ère du numérique" de Christian Henriot, dont la première édition en 2010-2011 m'avait conduit à créer ce blog, de jeunes chercheurs et doctorants lyonnais réunis autour de Cécile Armand, doctorante à l'ENS de Lyon (et dont le directeur de recherches n'est autre que C. Henriot) ont entrepris de créer à l'ENSL un "laboratoire junior" en humanités digitales. D'abord nommé DHLyon, le projet a été rebaptisé NHumérisme et a été approuvé cet été par l'ENS. Connaissant mon intérêt pour la question, Cécile Armand ma d'ailleurs eu la gentillesse de me proposer de collaborer au projet, ce que j'ai bien sûr accepté avec joie. 

Si je n'écris ce billet que maintenant, alors que le blog NHumérisme existe depuis près d'un an, c'est que le projet s'apprête à prendre vie IRL, comme disent les djeun's. Le 15 octobre, sera en effet organisée à l'Institut Français d'éducation de Lyon (IFé, ex-INRP) une journée d'études inaugurale sur le thème de la Tour de Babel numérique. Cette journée, à laquelle mes activités d'enseignement ne me permettront malheureusement pas de participer, abordera notamment la question de l'émergence d'un humanisme numérique et de la diversité des "langues" numériques, avec des interventions de chercheurs rhône-alpins issus de toutes les branches des SHS. En attendant avec impatience le compte-rendu de cette journée, je vous invite à consulter l'excellent article de présentation de Cécile Armand, ainsi que le programme de la journée sur le blog de NHumérisme.

En attendant de vous parler plus longuement de ce projet, bien plus "intellectuel" et, par certains aspects, bien plus "corporate" que ce blog, je vous invite en tout cas à faire un tour sur la page du labo. On ne peut que se féliciter que les humanités numériques se voient enfin accorder la place qu'elles méritent au sein des SHS lyonnaises, grâce notamment au prestige qu'apporte le rattachement du labo à l'ENS.

A bientôt, et bon surf sur le web humaniste lyonnais !

PS : Pour les moins geek d'entre vous, vous pouvez aussi jeter un oeil à l'ouvrage consacré à la tradition humaniste de la capitale des Gaules par les éditions Autrement : Emmanuel ARLOT (dir.), Lyon l'Humaniste. Depuis toujours, ville de foi et de révolte, Paris, Autrement, 2004.

vendredi 27 septembre 2013

De la mue de ce blog et de la migration de Digital Lugdunum

Comme je l'ai indiqué au début du billet précédent, c'est la reprise. N'ayant rien publié depuis près de deux ans, je me suis dit qu'il était temps de faire un peu de ménage dans mon activité de bloggeur. Deux nouveautés, donc :

La première est anecdotique : j'ai revu la mise en page, un peu plus adaptée aux résolutions d'écran modernes, et les couleurs, plus adaptées à mes goûts. 

La seconde est plus importante. J'ai décidé de fusionner mes deux blogs historiques. Digital Lugdunum, projet de plateforme d'histoire numérique lyonnaise, n'a en effet jamais décollé. J'en ai été le seul auteur, à part un article d'un de mes anciens professeurs, l'excellentissime Jacques Prevosto. En outre, si la création de ce blog me semblait nécessaire en 2010, à un moment où l'histoire numérique n'existait pour ainsi dire pas à Lyon, la naissance à l'ENS de Lyon du projet NHumérisme, auquel je devrais prendre part dans les prochains mois, rend cette nécessité moins impérieuse. Ce labo junior créé par des doctorants ne couvre certes pas l'ensemble des objectifs de DL, notamment en ce qui concerne la vulgarisation, mais il possède l'immense qualité de disposer des moyens à la fois économiques et humains de son ambition, qui a elle-même le mérite d'être très élevée. J'ai donc pris la décision de faire migrer vers ce blog tous les articles de Digital Lugdunum, regroupés sous ce libellé. Le blog originel restera cependant en ligne, arrêté au 5 octobre 2011. 

Une nouvelle ère commence donc, ce blog "personnel" s'ouvrant désormais à d'autres sphères que la seule histoire numérique, d'où son nouveau sous-titre : Histoire lyonnaise, histoire numérique, histoire tout court

En attendant, bon week-end et à bientôt pour de nouvelles aventures historiennes !

jeudi 26 septembre 2013

Mais qui est François Huguenin ?

Après quelques mois d'inactivité pour cause d'agrégation (je vais bien, merci, même très bien), je reprends ma plume et mon clavier en douceur. Depuis quelques jours, je cherchais le sujet d'un prochain billet, un sujet digne d'un billet de reprise. Et puis ce matin, dans un train entre Lyon et Grenoble, mon stylo a sauté dans ma main. Révolté par la lecture de l'Histoire intellectuelle des droites de François Huguenin, je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire, et ce soir de publier, qui plus est avec un titre provocateur, ledit François étant bien plus connu que moi. Et tant pis si cet article de reprise n'a rien à voir avec la les Humanités Numériques. Ce que j'ai écrit ce matin, je veux qu'on le lise, même un peu. Et j'assume totalement mon opinion, même si l'on pourra facilement m'accuser de lecture partielle, sinon partiale. 


Septembre 2013. Après deux ans passés à la préparation du Capes et de l'Agrégation d'histoire, je prends mon premier poste dans un lycée isérois et je commence à débroussailler le chemin menant à une éventuelle thèse par quelques lectures. De passage à la F***, célèbre chaîne de librairies dont je tairai le nom pour ne pas nuire au petit commerce, je tombe sur une Histoire intellectuelle des droites (F. Huguenin, Perrin, 2013) que je ne connais pas. Un premier feuilletage rapide m'apprend qu'il s'agit d'une réédition augmentée du Conservatisme impossible, d'un certain François Huguenin, "diplômé de Sciences Po", paru en 2006. Aurais-je raté, durant mes années de Master, un ouvrage essentiel ? Je me déleste donc de la somme - rondelette pour un livre de poche - de 11 euros, et je décide que cet ouvrage, dont l'auteur se présente comme un "historien" (il est aussi présenté ainsi notamment sur le site de France Inter), m'accompagnera pour les prochains jours, manière comme une autre d'égayer mes 2 fois 50 min. de TER quotidiennes. 

"Absence de liberté d'esprit"


Quelle n'est pas ma surprise lorsque, dès la première page, le supposé historien présente son livre comme un outil pour l'actuelle opposition parlementaire, "une réflexion sans laquelle une future majorité risque de produire autant de déception et de frustration que l'actuelle" (p. 9) (Je mets en gras les mots qui me semblent en contradiction avec l'impartialité qui sied à l'historien, et j'ai bien peur de devoir appuyer souvent sur Ctrl+B dans les lignes qui vont suivre).

Dès lors, tout s'enchaîne : pèle-mêle, le prologue de l'ouvrage fait état de "l'effondrement intellectuel de la gauche" (p. 10), regrette que le FN ait pour stratégie de "ne jamais accéder au pouvoir" (à l'opposé du stimulant petit ouvrage publié ce mois par le sociologue Michel Wieviorka et intitulé Le Front National), dénonce "l'ostracisme" qui frappe selon lui la pensée réactionnaire, et tout particulièrement Maurras, signe d'une "absence de liberté d'esprit" des "élites intellectuelles". 

Huguenin ou Maillot ?


Huguenin, qui est aussi, bien que sous un autre nom (le vrai, François Maillot), directeur de la célèbre librairie catholique parisienne La Procure, affiche donc la couleur dès les premières pages. Ces droites à propos desquelles il écrit, qu'elles soirent libérales ou réactionnaires, il les soutient et conçoit son livre comme un outil de renouveau intellectuel à son service. Notons au passage que, dans ce prologue très idéologique, l'auteur ose tout de même une incursion dans l'historiographie, citant Les Droites en France de René Rémond pour s'en démarquer aussitôt, avec des arguments assez peu convaincants. L'ancien élève de Sciences Po accuse le maître de "se fourvoyer" en plaçant "sous les mêmes auspices du bonapartisme les tentations fascistes des années trente, le gaullisme et le lepénisme"(p. 15), ce qui est loin de constituer l'essence du propos de René Rémond, qui a lui-même reconnu les limites de sa théorie, formulée, faut-il le rappeler, à l'aube des années 1950, à une époque où le gaullisme politique était encore bien jeune. François Huguenin, lui "sachant" (c'est lui qui le dit, on ne sait de quelle inspiration divine il le tient) "qu'il n'en existe pas d'autre", se propose d'étudier les deux tendances qui, à ses yeux résument la droite française depuis 1789, la réaction et le libéralisme. 

On entre donc dans le vif du sujet, et par la grande porte s'il vous plait : un récit en bonne et due forme de la séparation entre "droite" et "gauche" de l'hémicycle en septembre 1789, autour de la question du veto royal. Aussitôt, Huguenin retombe cependant dans ses travers idéologisants. Page 21, la troisième du "corps" de l'ouvrage, il dresse un portrait très flatteur de la Révolution à laquelle s'oppose la première droite, dont iol ne retient que "[les] horreurs de la Terreur, [les] mascarades de procès, [...] la délation généralisée, [...] l'exécution systématique des ennemis politiques, [les] massacres scientifiquement organisés de pans entiers de la population - noyades de Nantes ou génocide vendéen".

Génocide vendéen


GENOCIDE VENDEEN ?!? N'en jetez plus, la coupe est pleine. Voila que notre Huguenin-Maillot (on se demande si le choix d'un pseudonyme 'est pas destiné à rendre moins suspect de partialité François l'historien, débarrassé du lien avec le libraire catho parisien et ancien éditeur), chouan dans l'âme, fait sienne les théories fumeuses instrumentalisées par la vieille droite catholique en déclin, et tente de les faire passer pour une vérité historique admise, les plaçant innocemment en fin d'une liste commencée par une évocation de la Terreur et où le "génocide" n’apparaît que comme un exemple allant de soi. Il est vrai que l'auteur ne cache pas sa sympathie pour la pensée maurrassienne et regrettait déjà dans les premières pages que l'UMP n'ait pas su poursuivre le mouvement de "renaissance réactionnaire" (cette expression-la est de moi) incarné par la "Manif' pour tous". 

Pour moi, c'en est trop. J'abandonne au moins pour un temps ma lecture p. 21, après seulement 10 pages dont 7 d'un "prologue" qui suffisait à jeter le discrédit sur un ouvrage qui ne relève décidément pas d'une démarche historique impartiale. Qu'on ne me jette pas la pierre, j'ai seulement commis l'erreur de vouloir voir derrière le titre d'Histoire intellectuelle des droites un livre d'histoire. Mais historien, François Huguenin ne l'est visiblement pas, en tout cas pas au sens noble du terme, lui qui préfère instrumentaliser une lecture partielle de l'histoire à des fins politiques. Je me contenterai seulement de proposer un nouveau titre, qui ne diffère de l'actuel que par deux lettres : Histoire intellectuelle de droite. Sur ce, je vais lire quelque chose de plus sérieux.